Le Rapporteur spécial de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires à Kinshasa

Publié le par Congo Indépendant

Philippe Alton, Rapporteur spécial des Nations Unies sur les exécutions extrajudiciaires, a entamé lundi 5 octobre une visite de travail d’une dizaine de jours en RD Congo. Il devrait visiter tous les «points chauds» du pays. A savoir : les deux provinces du Kivu, le district du Haut-Uélé (Province orientale) et la province du Bas-Congo. La tournée s’achèvera par une conférence de presse prévue le jeudi 15 octobre à Kinshasa.

Cette visite intervient au moment où les défenseurs des droits humains entretiennent des rapports heurtés avec un pouvoir politique décidé à affirmer son omnipotence et surtout à réduire tous les contradicteurs au silence. Le Rapporteur spécial (RS) a été précédé dans la capitale congolaise par une «équipe d’avance». Celle-ci a foulé le sol kinois cinq jours auparavant. Samedi 3 octobre, l’équipe a eu une séance de travail notamment avec le staff dirigeant de l’organisation de défense des droits de l’Homme «La Voix des Sans-Voix» (VSV). De quoi ont-ils parlé ? Le but de cette mission était à l’ordre du jour.

On apprend ainsi que le Rapporteur onusien entend «se documenter» sur tous les cas d’«exécutions sommaires, arbitraires et extrajudiciaires» survenues en RD Congo au cours des années 2007, 2008 et 2009. Cette documentation va servir à la rédaction d’un important rapport à soumettre au Conseil de Sécurité.

Situation préoccupante

L’organisation des élections générales en 2006 n’a pas rencontré les attentes de la population en termes d’avènement d’un ordre politique nouveau fondé sur la démocratie et l’Etat de droit. Trois années après ces consultations politiques, le Congo-Kinshasa vit sous un régime de terreur.

Quelques faits pour illustrer cette situation.

En août 2006, des éléments de la garde présidentielle de Joseph Kabila pilonnent la résidence du vice-président de la République Jean-Pierre Bemba Gomba. La mollesse de la réaction de la «communauté internationale» n’avait pas manqué de surprendre. Une vingtaine d’ambassadeurs représentant les Etats membres du CIAT (Comité international d’accompagnement de la transition) se trouvaient, en effet, sur le lieu attaqué. C’est le cas notamment du patron d’alors de la Monuc, William Lacy Swing. Au cours de cette même période, 88 pêcheurs ont été «enlevés» à leurs domiciles dans le quartier «Lubwaku» dans la commune de Ngaliema.

En janvier et février 2007, 150 adeptes du mouvement politico-religieux Bundu dia Kongo (BDK) sont massacrés, dans la province du Bas-Congo, par des policiers. La Monuc a fait état de 100 morts. Le gouvernement, lui, a donné un bilan minimaliste de 27 tués.

En mars 2007, C’est l’affrontement entre la garde présidentielle de Kabila et des militaires attachés à la sécurité de Bemba. Selon un communiqué rendu publique par les ambassadeurs des Etats de l’Union européenne en poste à Kinshasa, 500 à 600 personnes auraient péri. Les chiffres ont été communiqués par l’ambassadeur d’Allemagne dont le pays assumait la Présidence tournante de l’Union.

Chasse à l’homme

Les affrontements sanglants entre Kabila et son ex-challenger ont été suivis par une «chasse à l’homme» dans les milieux des ressortissants de l’Equateur, suspectés d’être collectivement des «sympathisants» du MLC. Plusieurs membres des FARDC (Forces armées de la RD Congo) ou ex-Forces armées zaïroises ont été arrêtés sans mandat parce qu’ils étaient issus de la même région que le leader de ce Mouvement. Plusieurs familles sont aujourd’hui sans nouvelles des leurs. Pire, elles ne savent à quelle porte frapper.

«Il n’y a jamais un sans deux», dit un adage populaire. En février et Mars 2008, des adeptes du BDK sont à nouveau massacrés, au Bas-Congo, par des policiers commandés par le chef de la police provinciale. Son nom : Raüs Chalwe Ngwashi. Selon un rapport publié le 13 juin 2008 par la Monuc, Chalwe a été assisté par le colonel Vumi et le major Flory. Bilan : 104 morts. La Monuc n’a pas manqué de dénoncer un «usage excessif de la force». Alors porte-parole du gouvernement, Emile Bongeli, qualifiait ce rapport de «léger» au motif, selon lui, qu’il n’a été «confectionné» que «pour accabler le gouvernement».

A Kinshasa, les associations de défense des droits humains sont occupées à rassembler des preuves établissant des exécutions sommaires, arbitraires ou extrajudiciaires. Leur travail consiste a identifié des témoins notamment les victimes et les familles des victimes. Des témoins qui devraient rencontrer le Rapporteur spécial. «La visite d’un Rapporteur spécial de l’Onu dans un pays signifie que la situation de la question thématique devient critique, commente un expert. C’est un signal rouge». Et d’ajouter : «Quelque chose semble bouger au sein de la communauté internationale. Depuis l’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche, la nouvelle Administration américaine paraît moins indifférente aux cas de violations des droits humains en RDCongo. La visite de la secrétaire d’Etat Hillary Clinton n’a pas peu contribué à cette évolution.» Notre interlocuteur de relever cependant que le «RS» ne visite un pays qu’avec l’accord de celui-ci.

«Escadron de la mort»

Il importe de rappeler que le dernier Rapporteur sur la situation des droits humains a visité la RD Congo en décembre 2007. Il s’agit de l’Expert indépendant, l’avocat Titinga Frédéric Pacéré, qui a passé une dizaine de jours dans le pays. Le juriste a, à cette occasion, rencontré plusieurs autorités du pays, des membres du corps diplomatique ainsi que des représentants des associations de défense des droits de l’Homme. Dans une déclaration faite à Genève le 25 septembre de la même année, l’Expert indépendant - manifestement bien informé, a estimé que «la situation des droits de l’Homme en RD Congo demeure fortement préoccupante». Selon lui, cette situation s’illustre par «des exécutions arbitraires, viols, torture et traitements cruels, inhumains et dégradants» sur l’ensemble du territoire. Le juriste de pointer un doigt accusateur en direction des membres des forces armées et de la police lesquelles agissent «dans un climat d’impunité».

Au cours de cette communication, Maître Pacéré dira par ailleurs : «(…). Bien que le respect des droits de l’Homme ainsi que la lutte contre l’impunité figurent parmi les priorités du président de la République nouvellement élu, Joseph Kabila, et du nouveau gouvernement, (…). Des violations graves continuent d’être commises.»

Des langues commencent à se délier dans la capitale. On apprend ainsi le cas du
caporal Kasongo Mwamba de la garde présidentielle ou «Garde Républicaine» (GR) qui a été à la tête d’un «escadron de la mort». Victime de ce qui ressemble bien à une machination, l’homme a été arrêté le dimanche 18 février 2007 par ses camarades de la «GR» dans une affaire digne d’un roman policier. Kasongo est suspecté d’avoir participé au meurtre - assassinat ?- d’un homme d’affaires «katangais», proche de Joseph Kabila, répondant au patronyme de Delphin Sangwa. C’était en janvier 2007. Le Caporal a été écroué au camp Tshatshi avant d’atterrir au mois de mars à Makala. Selon Kasongo, le «concepteur» de cette «exécution» ne serait autre que le major Baseleba de la garde présidentielle. Qui en serait le commanditaire ?

A en croire des proches du caporal Kasongo Mwamba, celui-ci entend «vendre chèrement» sa peau. Il est décidé à «éventrer le boa» en révélant le rôle joué par le major Baseleba - qui assume les fonctions de «T2» dans le processus d’«assassinat» de Delphin Sangwa. Baseleba n’est pas n’importe qui. Il est le responsable des renseignements et de la sécurité au sein de cette unité chargée de la sécurité rapprochée de Joseph Kabila. Selon les mêmes sources, le docteur Kankudia, médecin à la présidence de la République, devait subir un sort analogue. Par miracle, le médecin a eu la vie sauve.

Aux dernières nouvelles, le major Baseleba tenterait d’acheter le silence du caporal. En contrepartie, l’officier aurait promis «protection» au prévenu. Selon des témoignages, plusieurs fonctionnaires de la Présidence de la République auraient fait l’objet d’un «contrat». C’est le cas notamment d’un conseiller qui répondrait au nom d’Emedo qui aurait été atteint par balles à un de ses pieds. Tout en ayant en charge le «T2» au sein de la garde présidentielle, le major Baseleba serait, dit-on, à la tête d’un commando de «tueurs à gages». Des tueurs qui seraient recrutés parmi les militaires en détention dans la prison de Makala. Quelques noms sont cités : «lieutenant Jules», détenu au pavillon1 (P1) ; «caporal porc-épic» Kakudji (P1) ; «soldat Joël» (P1). Il semble que la direction de la prison est au courant de l’extraction de ces soldats de la prison afin d’accomplir des «missions très spéciales» avant de regagner la cellule avant l’aurore. Le major Baseleba est l’organisateur de ces équipées nocturnes lesquelles n’ont rien à envier au grand banditisme. Questions : Pour le compte de qui travaille Baseleba? Le "raïs" ignore-t-il les agissements de cet officier?

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