Tentative de caporalisation des médias

Publié le par KAYEMBE LUKENGU

Caporaliser» signifie simplement le fait d’imposer un régime autoritaire à un peuple ou à un groupe.

En compagnie du procureur général de la République (PGR), le ministre congolais de la Communication et des médias, Lambert Mende Omalanga - ancien opposant au «régime dictatorial» de Mobutu Sese Seko -, a organisé, samedi 24 mai dernier, à Kinshasa, une rencontre avec des journalistes et responsables d’organes de presse.

Dans une sorte de causerie morale à la sauce juridico-patriotique, Mende a commencé par inviter les participants à respecter les «règles d’éthique et de déontologie» qui régissent la profession «et de se conformer scrupuleusement aux lois» de la RD Congo. Le ministre s’est gardé de définir ce qu’il entendait par «règles d’éthique et de déontologie». Il n’a pas non plus soufflé un mot sur les lois auxquelles il faisait allusion.

Les représentants de la presse n’ont pas tardé à avoir un décryptage du message gouvernemental. «Nulle part au monde, précisera-t-il, on a vu une presse nationale démoraliser et démobiliser l’armée nationale engagée dans la guerre». Outrepassant son rôle, Mende s’est cru en droit d’inviter les journalistes à «cesser de relayer» les messages des «ennemis du pays». Qui sont ces ennemis ? Il s’agit des rebelles ougandais de la LRA (Armée de résistance du Seigneur) et les miliciens hutu rwandais des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda). Sinon ?

«Lambert» était accompagné du procureur général de la République (PGR). En personne. Ce haut magistrat, à la réputation sulfureuse, avait pour mission d’«expliquer les rapports de la justice avec la presse» particulièrement «certaines notions souvent méconnues mais qui peuvent constituer des infractions».

Après cette séance d’intimidation, Lambert Mende a exhorté les représentants du monde de la presse à «soutenir avec patriotisme» les opérations de «pacification» en cours à l’Est et au Nord-Est de la RD Congo «menacés par des groupes armés étrangers». Il a, au passage, fustigé l’organisation de défense des droits de l’Homme «Human Rights Watch» qui, selon lui, «a abandonné sa mission de promotion des droits de l’homme pour se muer en expert-conseil en matière d’organisation militaire et de conduite de la guerre».

Cette sortie médiatique du ministre de la Communication et des médias ressemble à un «appel au secours» de la part d’un gouvernement à bout de souffle. Un gouvernement auquel très peu des Congolais se reconnaissent du fait de son goût immodéré pour l’intolérance et la brutalité autant que son incapacité à servir l’intérêt général. Plusieurs journalistes et médias ont été victimes de l’intolérance. Bien que assortie de menaces, la démarche de ce ministre est un "S.O.S" de la part d’un gouvernement qui se débat dans ses propres incohérences.

Il ne se passe plus un jour sans qu’on parle d’attaques armées attribuées aux éléments des FDLR. L’opération conjointe FARDC-RDF n’a été d’aucun secours. Depuis le début de l’année à ce jour, les forces onusiennes ont dénombré 47 agressions dans la province du Nord-Kivu et 14 au Sud Kivu. Dans les districts d’Uélé, les LRA font la loi. Mende ne veut plus entendre des informations sur les meurtres, viols et pillages qui ont lieu chaque jour dans la partie orientale de la RD Congo. Il veut donc imposer un black out sur l’incapacité de Joseph Kabila et de son gouvernement à rétablir l’autorité de l’Etat. C’est l’histoire du malade qui casse le thermomètre espérant guérir la fièvre.

Lambert Mende feint d’ignorer que depuis le mois de septembre 1998, les rebelles hutus rwandais réunis dans un premier temps au sein d’Alir (Armée de libération du Rwanda) avant de se muer en FDLR en 2000, ont «flirté» avec les Forces armées de la RD Congo. Alors que l’élimination de ces mêmes rebelles hutus était la raison fondamentale de la création de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre). Cette «coopération» s’est poursuivie plusieurs années après la disparition de «Mzee» LD Kabila. La presse belge a fait état la semaine dernière de la «collaboration» qui existerait encore entre les FARDC et des éléments des FDLR. Le fait a été relevé par des experts onusiens.

Mende feint d’ignorer également que les autorités de Kinshasa ont entretenu et continuent à entretenir des «relations incestueuses» avec des groupes armés dits «patriotiques» dans les provinces du Kivu et dans une certaine mesure dans le district de l’Ituri (Province Orientale).

Parlons un peu de la déontologie journalistique. Mende qui animait des émissions radiophoniques pour le compte de la Jeunesse du MPR, alors parti unique, ignore sans doute que le premier devoir d’un journaliste est de rechercher la vérité. Et ce, au nom du droit du public à connaître la vérité.

Toute vérité n’est pas bonne à dire ? Sans doute. Reste qu’on ne peut décemment demander à un journaliste d’entretenir des relations de connivence avec des puissants du moment. On ne peut décemment ordonner à un journaliste de cesser de jouer son rôle de contre-pouvoir au nom d’un pseudo-patriotisme.

Contre-pouvoir, le journaliste a pour mission de dénoncer les dysfonctionnements qui affectent les trois Pouvoirs de l’Etat.

Lambert Mende Omalanga s’est manifestement trompé de destinataires de sa menaçante causerie morale. La caporalisation n’aura pas lieu.
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