Joseph Kabila, un chef d’Etat "intouchable"

Publié le par KAYEMBE LUKENGU

Trois années après sa «victoire» à l’élection présidentielle de 2006, Joseph Kabila a réussi, par la terreur, à museler tous les contre-pouvoirs et autres contradicteurs. Toute critique fondée à l’endroit de Kabila est qualifiée «d’offense au chef de l’Etat» par un appareil judiciaire servile. La presse congolaise s’est imposée une sorte d’autocensure sur tous les méfaits impliquant le «raïs» et des membres de sa famille biologique. «Les héros sont tous morts», confie un confrère kinois. Et pourtant, ce ne sont pas les scandales qui manquent. Kabila «gère» l’argent public au gré de son bon plaisir. Sans contrôle. Les forces dites de sécurité sont détournées de leurs missions d’assurer la sécurité des personnes et des biens. Ils se comportent en milices ayant pour mission d’intimider les contradicteurs du raïs. Les violations massives des droits humains ne se comptent plus. Soutien inconditionnel de Joseph Kabila lors du scrutin présidentiel de 2006, les «partenaires traditionnels» de la RD Congo affichent un silence gêné. Complice.

«Pas-de-porte»

«Kabila-Muzito : l’argent au centre de la discorde?», c’est le titre d’un article publié dans les colonnes de Congoindependant.com au lendemain de la divulgation de la lettre adressée au Premier ministre Adolphe Muzito par le directeur du cabinet présidentiel, Adolphe Lumanu Mulenda Bwana N’sefu. Lumanu écrivait : «En vue de renforcer les dispositions contenues dans mes lettres (…) relatives au plan d’engagement et de trésorerie, j’ai l’honneur de vous informer que sur instruction de la «Haute Hiérarchie», désormais, tout ordonnancement des dépenses publiques devra, avant paiement, requérir l’autorisation préalable de son excellence Monsieur le président de la République. Il en est de même des plans de trésorerie mensuels.» Et d’ajouter : «Cette instruction, qui ne devra souffrir d’aucune restriction, reste d’application jusqu’à nouvel ordre. (…).»

Selon des bonnes sources, une «question d’argent» se trouve bel et bien au centre de la bisbille entre la Présidence de la République et la Primature. Kabila aurait pris l’initiative de la correspondance précitée au lendemain du versement de «pas-de-porte» par les «Chinois». Montant : 350 millions USD. N’ayant aucun pouvoir sur le gouverneur de la Banque Centrale du Congo (BCC), le Premier ministre Muzito aurait exigé que ce fonds soit logé dans le compte du trésor. Tout au moins la partie devant revenir à l’Etat. «Deux cent cinquante millions USD devaient revenir à l’Etat, confie un expert en matière minière. La Gécamines, elle, devait recevoir 100 millions USD». Selon notre expert, cette entreprise publique escomptait affecter cet argent aux paiements des arriérés de salaires mais aussi à la liquidation des indemnités des agents atteints par la limite d’âge.

Au mois de juin dernier, l’administrateur délégué général de la Gécamines, le Canadien Paul Fortin, a effectué une visite fort remarquée à la Banque Centrale du Congo (BCC). Confronté à un mouvement de grève, Fortin est «allé aux nouvelles». Il attendait des réponses concrètes à donner aux syndicalistes de sa «boîte» décidés à voir celle-ci entrer en possession de son dû. A l’issu de l’entrevue, le gouverneur de la BCC Jean-Claude Masangu Mulongo n’a pu s’empêcher de prendre un engagement public de faire droit à la demande de la Gecamines. Selon des sources jointes au téléphone à Bruxelles, Kinshasa et Lubumbashi, Masangu n’a pas honoré sa parole. «A ce jour, la Gécamines n’a reçu à ce jour que 20 millions de dollar américain, commente un cadre. Ce montant permet à peine de liquider trois mois d’arriérés de salaires qui s’élèvent à 15 millions de dollar. Ou est passé le solde soit 80 millions de dollar ?»

49ème anniversaire de l’indépendance

Lors des festivités organisées le 30 juin à Goma, Joseph Kabila se serait fait remettre une somme d’un million de dollar américain par le «patron» de la Société nationale d’assurance (Sonas) alors que le personnel de la Sonas est impayé depuis cinq mois. Selon les mauvaises langues, l’actuel administrateur délégué général de cette société d’Etat aurait pour «protecteur» le propre frangin du «raïs». Il s’agit de Zoé Kabila. Celui-ci serait le PDG d’une société dénommée «ISIS». Sa spécialité n’est rien moins que la fabrication des «imprimées de valeur» destinées notamment aux régies financières. Il se confirme que lors de ces festivités du 30 juin , le président de la République a délesté le trésor public d’un montant estimé à 40 millions de dollar américain. Pour quelle destination?

Il semble que tous ces actes de «mauvaise gouvernance» imputables à Kabila et sa coterie alimentent les conversations dans les milieux diplomatiques à Kinshasa. Il en serait de même des brutalités policières commises au quotidien par les forces dites de sécurité sur la population en générale et des membres de l’opposition en particulier. Sans oublier les journalistes et les défenseurs des droits de l‘homme. «L’Occident a soutenu la candidature de Joseph Kabila aux élections présidentielles de 2006 jusqu’à l’indécence, commente un analyste politique. Stupéfaits par l’incurie et l’ingratitude de leur poulain, les Occidentaux n’osent pas se dédire. L’embarras est certain. Il faut dire qu’une alternative est loin d’être évidente pour le moment»

«L’ordre et la discipline»

Dès le lendemain de sa «victoire», le «président élu» accorde une interview au quotidien bruxellois «Le Soir» daté 17 novembre 2006. Il y clame sa volonté de mettre les Congolais «au pas» par l’instauration de la «discipline» après les attaques qu’il a subies durant la campagne électorale. «Le plus difficile pour moi, ce fut la souffrance de ma famille (…). J’ai vu la souffrance de ma mère, de mes sœurs, de mes frères. Moi, je pouvais supporter les critiques. Mais les calomnies, les mensonges, les contrevérités, c’était plus difficile», déclarait Kabila. L’Agence nationale de renseignements (ANR), la police nationale, la Demiap (Renseignements militaires), la garde présidentielle devenue la «Garde République» sont appelés à la rescousse. Les membres de ces organismes publics se comportent comme des vulgaires membres d’une milice. Mission : traquer les adversaires et autres critiques du «raïs». Connu pour son franc-parler «politiquement incorrect», le pasteur Fernando Kuthino a été la première cible des kabilistes. Il est accusé de détention d’armes de guerre. L’homme paie au prix fort sa proximité avec le leader du MLC Jean-Pierre Bemba Gombo. «Sauvons le Congo», lançait Kuthino. Arrêté le dimanche 14 mai 2006.

L’avocate Marie-Thérèse Nlandu Mpolo Nene a été la seconde cible de l’«ordre kabiliste». Candidate à l’élection présidentielle de 2006, «Marie-Thérèse» avait soulevé quelques questions notamment sur les «zones d’ombre» qui parsèment le parcours personnel autant que l’identité du successeur de «Mzee». Des sujets considérés comme le secret d’Etat le mieux gardé de la RD Congo. Le parcours de l’actuel numéro un Congolais demeure un gros mystère pour la grande majorité de la population. L’acte d’accusation dressée par l’auditeur militaire contre la juriste est gravissime : détention illégale d’armes de guerre, recrutement des militaires, instigation d’un mouvement insurrectionnel. Arrêté le 21 novembre, humiliée, Me Nlandu a passé cinq mois dans une cellule à la prison de Makala avant de prendre le chemin de l’exil. Un adversaire mis hors jeu.

«Offense au chef de l’Etat»

Depuis son accession au pouvoir suprême, le 26 janvier 2001, le «raïs» et ses nervis s’emploient à éliminer tous les «indiscrets» qui cherchent à démasquer l’homme qui se cache derrière le patronyme de Joseph Kabila. A Lubumbashi, le défenseur des droits humains Golden Misabiko a été contraint de vivre dans la clandestinité pour avoir écrit dans une lettre ouverte que «Joseph Kabila porte une fausse identité». certains membres de la famille de LD Kabila ont vécu les mêmes tribulations. C’est le cas d’Etienne Kabila, exilé en Afrique du Sud.

Participant, le 20 juin 2006, à l’émission «Tosolola» de la Radio Lisanga-Télévision à Kinshasa, le candidat député provincial John Kabila Taratibu a eu le courage - la témérité ? – de contester l’appartenance de Joseph à la famille biologique de feu LD Kabila. Sa résidence a été attaquée la nuit par des hommes non autrement identifiés. «John» ne dû son salut qu’à une fuite qui n’a rien à envier à la célèbre série américaine «Le Fugitif».

Les hommes politiques n’ont pas un sort enviable. Gabriel Mokia, président du Mouvement des démocrates congolais (MDCO) a été arrêté le 29 juillet 2008 par des agents de l’ANR. L’homme a attendu neuf mois avant d’être jugé et condamné notamment sous le chef d’inculpation «d’offense au chef de l’Etat». Mokia s’était élevé contre la «chasse à l’homme» menée à l’égard des ressortissants de la province de l‘Equateur. Civils et militaires.

Norbert Luyeye, président de l’Union des Républicains (UR) est interpellé le 4 février de l’an en cours par des agents de l’ANR. Le 30 avril, il est déféré devant le parquet général de Matete où il sera inculpé d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Son crime ? Lors d’un point de presse, il a fustigé la décision gouvernementale de faire participer des troupes rwandaises à la traque des FDLR dans l a province du Nord Kivu.

Le 16 mars 2009, une manifestation spontanée de mécontentement a lieu au sein de la SNCC (Société nationale de chemins de fer du Congo) à Lubumbashi. Le personnel exige le paiement de 36 mois d’arriérés de salaire. Agent à l’atelier central de la SNCC, Joseph Mulumba Kapepula, se met à haranguer les travailleurs. Il fustige au passage le gouvernement congolais en faisant une allusion claire aux véhicules 4x4 de marque Prado offerts aux joueurs de l’équipe nationale-les Léopards- par Joseph Kabila.

Le même jour, Kapepula est mis aux arrêts par des sbires de l’ANR pour «offense au chef de l’Etat». «Il sera sérieusement torturé durant toute la nuit du 16 au 17 mars 2009 : immobilisé dans un pneu, fouetté sur tout le corps, même mordu au ventre, branché à une prise électrique sous tension, ses organes génitaux pressés par les agents de l’ANR, ce qui a sensiblement détérioré son état de santé et l’a amené à vomir et uriner du sang, puis s’évanouir», indique un communiqué de l’association de défense des droits humains l’Asadho. Mulumba a été relaxé le 5 juin dernier par le tribunal de paix de la commune Kampemba.

Les journalistes ne sont pas épargnés par des actions d’intimidation. Le 18 septembre 2008, Daudet Lukombo, régisseur d’antenne à la télévision Global TV est arrêté. Il est inculpé d’ «incitation à la rébellion» pour avoir fait diffuser des larges extraits d’une conférence de presse qualifiée de «haineuse» envers Kabila. L’animateur de cette conférence n’est autre que le député national de l’opposition, Ne Muanda Nsemi, chef du mouvement politico-religieux Bundu dia Kongo (BDK). La libération de Lukombo est conditionnée par la «présentation à la police» de la journaliste Natacha Neve Makengele et du caméraman Fanfan Koko. Au motif qu’ils avaient couvert ce point de presse. Pour rester en liberté, ces deux confrères sont entrés en clandestinité.

Inutile de parler des élus qui ont été privé de la liberté locomotrice sur «ordre de la haute hiérarchie». C’est le cas du député national Justin Bitakwira qui devait se rendre à Nairobi, au Kenya. Le gouverneur en titre de la province de l’Equateur a été empêché de prendre un avion pour se rendre à Mbandaka.

"Il faut être un parfait nigaud pour espérer des élections libres, démocratiques et transparentes à court ou moyen terme dans la configuration politique actuelle du pays, souligne l’analyste politique. Kabila dispose à sa guise des moyens financiers d’Etat. Il dispose également des forces de sécurité pour intimider ses adversaires. L’inégalité de chance devient trop flagrante pour l’avènement du Congo nouveau que la population attend désespérément."

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